Musique

On a souvent dit, de part et d’autre, et avec raison d’ailleurs, que le peuple acadien est un peuple chanteur. En effet, si nos braves et courageux devanciers ont réussi à survivre et à maintenir leur langue et leur culture à travers des décennies, voire même des siècles, d’oppression, c’est grâce en grande mesure à leur foi tenace et à leur amour pour la chanson. Pour alléger les souffrances, on chantait!

Nos ancêtres de la vielle Acadie avaient apporté avec eux un énorme trésor de belles chansons de France. Et malgré l’illettrisme général de l’époque, ces chansons ont été transmises de bouche en oreille pendant des siècles. Au retour de l’exil suite au Grand Dérangement, les fondateurs de divers petits villages acadiens, éparpillés ici et là à la grandeur de la côte est de notre présent Canada, y compris notre communauté de Chéticamp, chantaient encore ces belles vielles chansons.

À Chéticamp, isolés que nous étions pendant plus d’un siècle (1785 à 1920), presque au bout du monde, ces chansons traditionnelles apportées par nos pionniers fondateurs ont été conservées probablement mieux que n’importe où ailleurs en la nouvelle Acadie. Elles ont été transmises, pendant plusieurs décennies, de génération en génération, sans qu’elles ne furent jamais écrites. Ce n’est que sur le tard, avec l’alphabétisation de la population, qu’on a commencé à déposer ces chansons par écrit dans des cahiers que l’on conserva soigneusement dans les familles. La transmission orale, qui avait duré bien des années, a donné lieu à des variantes intéressantes dans les mélodies des chansons, aussi bien que dans les paroles.

Nos chansons étaient d’une très grande variété. Plusieurs constituaient de vielles complaintes traitant des guerres du temps de Napoléon. Un grand nombre portaient sur le thème du départ de marins pour de très longs voyages en mer, qui laissaient en arrière leurs amoureuses auxquelles ils juraient rester fidèles avec un engagement de les épouser au retour du voyage. D’autres racontent la pleine vécue par de jeunes filles amoureuses mises au couvent à contre gré. Plusieurs chansons servaient à faire danser les gens, d’autres tout simplement pour faire rigoler. Et, il ne faut pas oublier les chansons bachiques – c’est-à-dire, les chansons à boire!

Nos ancêtres chantaient presque à la journée longue, pour rendre moins pénibles les durs labeurs de la vie quotidienne. Souvent on modifiait le rythme, ou même la mélodie, de certaines pièces, selon la tâche dont on s’acquittait en les chantant. Une même chanson aurait pu ainsi servir de berceuse pour endormir un bébé, ou peut-être pour alléger la tâche de laver (forbir, comme on dit dans la langue de chez nous) le plancher. Et, bien sûr, dans nos veillées sociales, nos vielles chansons figuraient toujours au premier plan.

Au cours des années, de temps à autre, de nouvelles chansons sont venues s’ajouter au répertoire de nos vielles chansons de France, les unes apprises par nos bûcherons lors de leur séjour dans des chantiers à l’étranger, d’autres apportées ici par des marins de passage dans notre port, et ainsi de suite. Certaines chansons ont été composées par des gens d’ici, plus souvent qu’autrement sur des mélodies déjà connues. Ces pièces furent écrites parfois pour souligner des événements tragiques ou heureux dans la communauté, à d’autres occasions pour se moquer de la petite politique ou des insuccès de certaines entreprises économiques, et souvent tout simplement pour faire rire les gens. Il arrivait même parfois que l’on compose de petits ravestons (parties détachées d'une chanson ou d’une composition musicale) sur des mélodies inspirées par des airs de cantiques religieux.

Pendant plusieurs décennies, c’est surtout a cappella que nos vieilles chansons étaient interprétées. À défaut d’accompagnement d’instruments, on frappait des pieds ou on battait des mains pour aider à maintenir le rythme. Et, n’en doutons point, Chéticamp en a connu de grands artistes dans cet art quasi disparu de nos jours du chant a cappella. On retient encore les noms de certains d’entre eux tels que Loubie Chiasson et sa sœur Marie, Joséphine Roach, Antoinette (Aucoin) LeFort, Léo H. Aucoin et toute la famille de Placide (à Charles) Boudreau. Certains de ces chanteurs étaient recherchés pour divertir les gens aux veillés de noces, à l’occasion de la fête de la Chandeleur, à la Mi-carême et dans les veillées en général. Ce n’est que sur le tard que les instruments musicaux ont fait leur apparition ici, si on fait exception du violon qui, semble-t-il, est arrivé chez nous assez tôt. Cependant, cet instrument était surtout utilisé pour faire danser les gens au son des reels. On l’utilisait rarement pour accompagner le chant.

Une exception remarquable à cette règle générale mérite toutefois d’être soulignée. Chéticamp a connu un célèbre chanteur qui s’accompagnait lui-même au violon, dans un style original que très peu de musiciens ont su exécuter par la suite. C’est ainsi que le regretté Joseph Athanase Larade, durant la première moitié du XXe siècle, fut fort apprécié des Chéticantains pour son interprétation de vielles chansons de France telles que L’Orphelin du hameau, Dedans Paris, L’Orpheline mise au couvent, Ma Virginie, Le Prince Eugène, et bien d’autres encore.

À partir de années 1920, l’isolement qui avait su préserver nos vielles chansons devint de plus en plus chose du passé. L’établissement de routes convenables reliant Chéticamp à l’extérieur, et l’arrivée de la radio, des disques musicaux, de films, de la télévision, de journaux, de revues, etc., exposèrent doucement (pour ne pas dire sournoisement) notre communauté à une grande menace d’anglicisation et d’assimilation. Graduellement, nos vielles chansons se mirent à perdre de leur attrait en faveur de la musique country et rock et des films de Hollywood.

Heureusement, Chéticamp comptait parmi les siens des gens assez clairvoyants pour comprendre que cette nouvelle culture, qui était en train de nous envahir, pouvait bien nous faire oublier notre héritage. Entre autres, il y eut les Pères Anselme Chiasson et Daniel Boudreau, capucins, qui eurent la sagesse de recueillir toutes les vielles chansons qu’ils purent dénicher, d’en transcrire la musique et les paroles et d’en faire la publication. C’est surtout le Père Anselme qui assuma la responsabilité de la cueillette et de la publication et distribution. Le Père Daniel, doué de grands talents de chanteur et de musiciens, connaissait bien la plupart de ces chansons, ayant grandi dans une famille où on chantait toujours. C’est lui qui en fit la transcription, avec une fidélité méticuleuse à l’interprétation que les vieux et les vielles donnaient à ces pièces traditionnelles.

Rendus au XXIe siècle, ce n’est plus les livres qui servent de moyen de transmettre nos trésors aux générations qui nous suivront. C’est plutôt la technologie de l’informatique, et en particulier l’Internet. Nous, de cette génération actuelle, désirions depuis quelques années assurer à nos vielles chansons traditionnelles un accès à ce nouveau moyen de communication. Nous avons voulu enregistrer ces chansons avec la technologie moderne de l’enregistrement numérique, pour ensuite déposer ces enregistrements, avec notation musicale et paroles, sur l’Internet, pour les rendre accessibles et attrayantes à nos jeunes.

Pour ce faire, nous avons fait appel à nul autre que le Père Daniel Boudreau lui-même qui, mieux que tout autre, connaît ces chansons à fond et était donc capable d’en faire une interprétation des plus authentiques. Rendu à 85 ans, le Père Daniel, toujours doué d’une belle voix douce et chaude, a bien su réaliser ce à quoi nous avions rêvé, et il a même de loin dépassé nos attentes. Sur une période de seulement quelques mois, nous avons enregistré sa magnifique interprétation de plus de 560 de nos Chansons d’Acadie, un exploit presque incroyable! Des extraits sonores de tous ces chefs-d’oeuvre figurent à la page web de notre radio communautaire, la Radio CKJM. Ceci rend accessible aux gens de toute la planète le trésor que constituent les vielles chansons traditionnelles de la région de Chéticamp.

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